mardi 23 septembre 2014

une visite aux Arts Décoratifs

Mardi 7 octobre, pour commencer. Les autres classes suivront !





la voiture, l'objet-culte du XXème siècle ?



CGE / session 2015
Thème  2 / « ces objets qui nous envahissent : culte des objets et objets culte »
apleguelte@aureis.fr / les mots et les images du BTS


synthèse 1

La voiture : l’objet culte du XXème siècle ?


- Roland Barthes, « La nouvelle Citroën », Mythologies, 1957.
- Raymond Loewy, «  Ce que je voulais, c’était une voiture un peu plus longue,  plus basse et plus gracieuse »,  La laideur se vend mal, 1963.
- François Bon, « Le panonceau Citroën », Autobiographie des objets, 2011.
- iconographie 


Les mot-clés  du texte officiel


1, matérialité, fabrication, processus, commercialisation, hédonisme…
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2, fonctions, utilité, progrès, adaptation, appropriation…
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3, valeur, design, qualité, perception, attachement, passion, liberté…
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mardi 9 septembre 2014

le panonceau Citroën

F. BON, Autobiographie des objets, 2011.

un objet de culte : la panonceau Citroën



F. BON, Autobiographie des objets |2011

Rien qu’une enseigne, suspendue au-dessus des garages successifs. Pas possible de le contourner : objet aussi (suite définie d’objets), pas simplement signe – et suite d’objets établissant précisément la complexité du signe. Suspendue aussi dans la tête, alors ?

Ainsi la mention sur la carte de visite, sous le sigle de la marque : « depuis 1925 ». L’ouvrier aux ateliers Championnet de la Régie des transports parisiens (TCRP, plus tard RATP), mobilisé à Paris en tant qu’apprenti-menuisier dans sa Vendée, et affecté aux usines d’aviation où il devient tourneur-outilleur, s’est marié en 1923, mon père naît en 1924, on monte à trois dans le side-car et on quitte la capitale pour devenir motoriste dans un coin de la grange du tailleur de pierre qu’est son propre père. À ce titre, il vendra le premier tracteur à grogner dans les chemins du sud vendéen, installera des moto-pompes dans le marais, sera en charge vers 1935 de l’entretien de la motrice mono-cylindre diesel qui fournit l’électricité au village, aura une licence d’auto-école et une autre de croque-mort, etc. Mais quand le vétérinaire de Saint-Michel en l’Herm, début 1925, est le premier à acheter une automobile, c’est une Citroën Trèfle dont on le fournit, puis bientôt c’est l’âge des C4. Agent dans un minuscule village en-dessous du niveau de la mer, à l’époque, signifie qu’on vous remet à Paris un panonceau, et qu’on a affaire aux plus hautes autorités de la marque. Non pas André Citroën lui-même, longtemps qu’il est inaccessible, mais celui de ses bras droits qui est chargé du commerce, et dont le nom restera longtemps, dans la famille, une sorte de foudre au-dessus de toute loi (...).

Ce premier panonceau, rectangulaire émaillé bleu avec le double chevron blanc, il restera au-dessus de l’établi de mon grand-père jusqu’en 1964, et probablement déménagera-t-il avec eux. Et combien de fois ne nous en répéterait-on pas l’histoire : l’invention technique pour les transmissions d’un engrenage à double rangée de crans en chevron, avant même l’autre révolution, celle de la transmission avant.

Le signe iconique qui figure encore à l’avant du capot de chaque véhicule de la marque Citroën, quand bien même la fusion avec Peugeot est effective depuis longtemps, que beaucoup de ces véhicules sont assemblés en Espagne ou au Mexique, et que 70% des composants automobiles sont communs à l’ensemble des marques, dérive directement de ce double chevron original, même s’il ne figure plus d’engrenage depuis longtemps.

Il n’y a rien à en dire : le destin de ces grands du capital désormais nous indiffère. Sauf que toute votre enfance vous vivez avec vous-même le panonceau accroché au-dessus de votre tête. Il modèle, chaque jeudi, la visite du représentant (il s’appelait Achille quelque chose..., à moins qu’Achille n’ait été son patronyme ?) qui mangeait ce jour-là à la maison, dans la cuisine mais avec une nappe posée sur la toile cirée. La Traction avant, modèle 11 puis 15 familiale avec les strapontins, est l’apanage du grand-père tandis que nous avons toujours le dernier modèle de deux-chevaux, c’est obligatoire pour la clientèle, et on la revend régulièrement avec tarif privilégié de « véhicule démonstration ». (…)

C’est aussi une relation territoriale : territoire affecté au garage, incluant par chance L’Aiguillon-sur-Mer et La Tranche-sur-Mer, mais pas Luçon – qu’on aille n’importe où en France avec la deux-chevaux en famille aux vacances de Pâques, on trouvera toujours un autre agent avec le même panonceau. Une communauté qui s’établit hors de la relation directe au territoire du village et ses alentours.

L’enfant n’est pas séparé de la structure professionnelle : aujourd’hui on sait le faire, pas à l’époque. Les travaux plus complexes, au magasin de pièces détachées, à la pompe à essence, ne commenceront qu’avec l’adolescence, mais le paysage de l’enfance est fait des dépannages et accidents (remonter du marais, le dimanche matin, la quatre-chevaux Renault qui a loupé le virage en sortie de bal, et a plongé dans l’eau verte, l’énorme bulle que ça fait quand on l’extirpe), les retours à l’aube de la DS 19 qu’on a été chercher pour un client directement à Paris en bout du quai de l’usine, la bétaillère ou le plateau à ridelles qu’on va chercher à Laval ou l’ambulance chez Heuliez.

Cendrars conduisait une Alfa-Roméo, et parle de façon récurrente de ses trajets – Paris Biarritz, ou Paris Marseille, ou ce texte incroyable sur ce voyage à toute allure pour arriver à l’heure au Bourget –, racontant comment sa voiture est une sorte de maison transportable, arrachant de ses livres, au préalable, les chapitres qu’il souhaite relire pour les stocker dans sa boîte à gants mais sans jamais nous informer, à ma connaissance, de l’équipement spécial qui lui permettait de passer les vitesses sans lâcher le volant, lui à qui il manquait le bras droit : combien en ai-je vu passer dans l’enfance, cependant, de ces équipements qui permettaient la conduite assistée. La magie automobile des années cinquante, ce qu’elle représentait en terme d’autonomie géographique (les guides Michelin vert et rouge), était donc présente pour certains audacieux ou privilégiés comme « Blaise » dès les années 30, mais c’est bien dans ces années-là qu’elle rejoint l’ensemble du territoire. Et c’était manifeste dès cette étape essentielle consacrée par le mot livraison : la voiture était une commande individuelle, c’est seulement à partir de 1965, dans le grand développement du break Ami 6, que le garage se permettrait d’acheter d’avance plusieurs véhicules aux options standard, et d’en avoir en stock avec livraison immédiate. Une fois le véhicule reçu au garage, il y avait cette étape de préparation adaptée au client, installation des accessoires (l’autoradio chromé). Et peut-être même la vraie naissance du véhicule nous était confiée à nous, les enfants : chaque élément des pare-chocs inox, des baguettes de carrosserie, des rétroviseurs et joints de porte, était doublé d’un plastique collant jaune épais, qu’il s’agissait de dépiauter et d’enlever. Agenouillés sur le sol noir du garage, nous retirions lambeau à lambeau cette doublure de plastique de la voiture neuve, et j’en ai encore l’odeur.

Le panonceau s’était fait désormais un ovale horizontal blanc, avec le double chevron doré au milieu. L’image persiste du jour où, grandes échelles de bois déployées sur la façade, on avait procédé au changement. Je revois la caisse de bois dans laquelle il avait été livré au garage, dans une bourre de paille.

Puis, en 1964, alors que nous accédons au panonceau de concessionnaire, ces deux grands panneaux émaillés fluorescents, avec évidemment le double-chevron, et dessous l’indication toute neuve « Vienne Sud Automobiles ». La nouveauté, c’est que les deux panneaux seraient installés aux deux entrées de la petite ville, côté Ruffec et côté Niort. Lorsque nous revenons de Vendée, par la nationale 148, mon père passe plein phares pour le voir briller, et ça veut dire que nous sommes arrivés. C’est la ville qui reconnaît notre fonction, et par cela d’ailleurs se constitue elle-même comme ville.

J’ai du mal à débrouiller, à tant de décennies en arrière, ce qui reste, ce qu’intérieurement cela implique de définitif. La notion de marque évacuée pour l’automobile, elle continue de susciter d’étonnantes batailles pour nos machines numériques (…)

mardi 26 août 2014

"un objet parfaitement magique"





Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique.
La nouvelle Citroën tombe manifestement du ciel dans la mesure où elle se présente d’abord comme un objet superlatif. Il ne faut pas oublier que l’objet est le meilleur messager de la surnature: il y a facilement dans l’objet, à la fois une perfection et une absence d’origine, une clôture et une brillance, une transformation de la vie en matière (la matière est bien plus magique que la vie), et pour tout dire un silence qui appartient à l’ordre du merveilleux. La «Déesse» a tous les caractères (du moins le public commence-t-il par les lui prêter unanimement) d’un de ces objets descendus d’un autre univers, qui ont alimenté la néomanie du XVIIIe siècle et celle de notre science-fiction: la Déesse est d’abord un nouveau Nautilus.

C’est pourquoi on s’intéresse moins en elle à la substance qu’à ses joints. On sait que le lisse est toujours un attribut de la perfection parce que son contraire trahit une opération technique et tout humaine d’ajustement: la tunique du Christ était sans couture, comme les aéronefs de la science-fiction sont d’un métal sans relais. La DS 19 ne prétend pas au pur nappé, quoique sa forme générale soit très enveloppée; pourtant ce sont les emboîtements de ses plans qui intéressent le plus le public: on tâte furieusement la jonction des vitres, on passe la main dans les larges rigoles de caoutchouc qui relient la fenêtre arrière à ses entours de nickel. Il y a dans la DS l’amorce d’une nouvelle phénoménologie de l’ajustement, comme si l’on passait d’un monde d’éléments soudés à un monde d’éléments juxtaposés et qui tiennent par la seule vertu de leur forme merveilleuse, ce qui, bien entendu, est chargé d’introduire à l’idée d’une nature plus facile.

Quant à la matière elle-même, il est sûr qu’elle soutient un goût de la légèreté, au sens magique. Il y a retour à un certain aérodynamisme, nouveau pourtant dans la mesure où il est moins massif, moins tranchant, plus étale que celui des premiers temps de cette mode. La vitesse s’exprime ici dans des signes moins agressifs, moins sportifs, comme si elle passait d’une forme héroïque à une forme classique. Cette spiritualisation se lit dans l’importance, le soin et la matière des surfaces vitrées. La Déesse est visiblement exaltation de la vitre, et la tôle n’y est qu’une base. Ici, les vitres ne sont pas fenêtres, ouvertures percées dans la coque obscure, elles sont grands pans d’air et de vide, ayant le bombage étalé et la brillance des bulles de savon, la minceur dure d’une substance plus entomologique que minérale (l’insigne Citroën, l’insigne fléché, est devenu d’ailleurs insigne ailé, comme si l’on passait maintenant d’un ordre de la propulsion à un ordre du mouvement, d’un ordre du moteur à un ordre de l’organisme).

Il s’agit donc d’un art humanisé, et il se peut que la Déesse marque un changement dans la mythologie automobile. Jusqu’à présent, la voiture superlative tenait plutôt du bestiaire de la puissance; elle devient ici à la fois plus spirituelle et plus objective, et malgré certaines complaisances néomaniaques (comme le volant vide), la voici plus ménagère, mieux accordée à cette sublimation de l’ustensilité que l’on retrouve dans nos arts ménagers contemporains: le tableau de bord ressemble davantage à l’établi d’une cuisine moderne qu’à la centrale d’une usine: les minces volets de tôle mate, ondulée, les petits leviers à boule blanche, les voyants très simples, la discrétion même de la nickelerie, tout cela signifie une sorte de contrôle exercé sur le mouvement, conçu désormais comme confort plus que comme performance. On passe visiblement d’une alchimie de la vitesse à une gourmandise de la conduite.

Il semble que le public ait admirablement deviné la nouveauté des thèmes qu’on lui propose: d’abord sensible au néologisme (toute une campagne de presse le tenait en alerte depuis des années), il s’efforce très vite de réintégrer une conduite d’adaptation et d’ustensilité (« Faut s’y habituer »). Dans les halls d’exposition, la voiture témoin est visitée avec une application intense, amoureuse: c’est la grande phase tactile de la découverte, le moment où le merveilleux visuel va subir l’assaut raisonnant du toucher (car le toucher est le plus démystificateur de tous les sens, au contraire de la vue, qui est le plus magique): les tôles, les joints sont touchés, les rembourrages palpés, les sièges essayés, les portes caressées, les coussins pelotés; devant le volant, on mime la conduite avec tout le corps. L’objet est ici totalement prostitué, approprié: partie du ciel de Metropolis, la Déesse est en un quart d’heure médiatisée, accomplissant dans cet exorcisme, le mouvement même de la promotion petite-bourgeoise.

Roland Barthes, 1957, dans «Mythologies , extrait des Œuvres complètes I, Editions du Seuil.


un objet mythologique