mardi 9 septembre 2014
un objet de culte : la panonceau Citroën
F. BON, Autobiographie des objets |2011
Rien qu’une enseigne, suspendue
au-dessus des garages successifs. Pas possible de le contourner : objet aussi
(suite définie d’objets), pas simplement signe – et suite d’objets établissant
précisément la complexité du signe. Suspendue aussi dans la tête, alors ?
Ainsi la mention sur la carte de
visite, sous le sigle de la marque : « depuis 1925 ». L’ouvrier aux ateliers
Championnet de la Régie des transports parisiens (TCRP, plus tard RATP),
mobilisé à Paris en tant qu’apprenti-menuisier dans sa Vendée, et affecté aux
usines d’aviation où il devient tourneur-outilleur, s’est marié en 1923, mon
père naît en 1924, on monte à trois dans le side-car et on quitte la capitale
pour devenir motoriste dans un coin de la grange du tailleur de pierre qu’est
son propre père. À ce titre, il vendra le premier tracteur à grogner dans les
chemins du sud vendéen, installera des moto-pompes dans le marais, sera en
charge vers 1935 de l’entretien de la motrice mono-cylindre diesel qui fournit
l’électricité au village, aura une licence d’auto-école et une autre de
croque-mort, etc. Mais quand le vétérinaire de Saint-Michel en l’Herm, début
1925, est le premier à acheter une automobile, c’est une Citroën Trèfle dont on
le fournit, puis bientôt c’est l’âge des C4. Agent dans un minuscule village
en-dessous du niveau de la mer, à l’époque, signifie qu’on vous remet à Paris
un panonceau, et qu’on a affaire aux plus hautes autorités de la marque. Non
pas André Citroën lui-même, longtemps qu’il est inaccessible, mais celui de ses
bras droits qui est chargé du commerce, et dont le nom restera longtemps, dans
la famille, une sorte de foudre au-dessus de toute loi (...).
Ce premier panonceau,
rectangulaire émaillé bleu avec le double chevron blanc, il restera au-dessus
de l’établi de mon grand-père jusqu’en 1964, et probablement déménagera-t-il
avec eux. Et combien de fois ne nous en répéterait-on pas l’histoire :
l’invention technique pour les transmissions d’un engrenage à double rangée de
crans en chevron, avant même l’autre révolution, celle de la transmission
avant.
Le signe iconique qui figure
encore à l’avant du capot de chaque véhicule de la marque Citroën, quand bien
même la fusion avec Peugeot est effective depuis longtemps, que beaucoup de ces
véhicules sont assemblés en Espagne ou au Mexique, et que 70% des composants
automobiles sont communs à l’ensemble des marques, dérive directement de ce
double chevron original, même s’il ne figure plus d’engrenage depuis longtemps.
Il n’y a rien à en dire : le
destin de ces grands du capital désormais nous indiffère. Sauf que toute votre
enfance vous vivez avec vous-même le panonceau accroché au-dessus de votre
tête. Il modèle, chaque jeudi, la visite du représentant (il s’appelait Achille
quelque chose..., à moins qu’Achille n’ait été son patronyme ?) qui mangeait ce
jour-là à la maison, dans la cuisine mais avec une nappe posée sur la toile
cirée. La Traction avant, modèle 11 puis 15 familiale avec les strapontins, est
l’apanage du grand-père tandis que nous avons toujours le dernier modèle de
deux-chevaux, c’est obligatoire pour la clientèle, et on la revend
régulièrement avec tarif privilégié de « véhicule démonstration ». (…)
C’est aussi une relation
territoriale : territoire affecté au garage, incluant par chance
L’Aiguillon-sur-Mer et La Tranche-sur-Mer, mais pas Luçon – qu’on aille
n’importe où en France avec la deux-chevaux en famille aux vacances de Pâques,
on trouvera toujours un autre agent avec le même panonceau. Une communauté qui
s’établit hors de la relation directe au territoire du village et ses
alentours.
L’enfant n’est pas séparé de la
structure professionnelle : aujourd’hui on sait le faire, pas à l’époque. Les
travaux plus complexes, au magasin de pièces détachées, à la pompe à essence,
ne commenceront qu’avec l’adolescence, mais le paysage de l’enfance est fait
des dépannages et accidents (remonter du marais, le dimanche matin, la
quatre-chevaux Renault qui a loupé le virage en sortie de bal, et a plongé dans
l’eau verte, l’énorme bulle que ça fait quand on l’extirpe), les retours à
l’aube de la DS 19 qu’on a été chercher pour un client directement à Paris en
bout du quai de l’usine, la bétaillère ou le plateau à ridelles qu’on va
chercher à Laval ou l’ambulance chez Heuliez.
Cendrars conduisait une
Alfa-Roméo, et parle de façon récurrente de ses trajets – Paris Biarritz, ou
Paris Marseille, ou ce texte incroyable sur ce voyage à toute allure pour
arriver à l’heure au Bourget –, racontant comment sa voiture est une sorte de
maison transportable, arrachant de ses livres, au préalable, les chapitres
qu’il souhaite relire pour les stocker dans sa boîte à gants mais sans jamais
nous informer, à ma connaissance, de l’équipement spécial qui lui permettait de
passer les vitesses sans lâcher le volant, lui à qui il manquait le bras droit
: combien en ai-je vu passer dans l’enfance, cependant, de ces équipements qui
permettaient la conduite assistée. La magie automobile des années cinquante, ce
qu’elle représentait en terme d’autonomie géographique (les guides Michelin
vert et rouge), était donc présente pour certains audacieux ou privilégiés
comme « Blaise » dès les années 30, mais c’est bien dans ces années-là qu’elle
rejoint l’ensemble du territoire. Et c’était manifeste dès cette étape
essentielle consacrée par le mot livraison : la voiture était une commande
individuelle, c’est seulement à partir de 1965, dans le grand développement du
break Ami 6, que le garage se permettrait d’acheter d’avance plusieurs
véhicules aux options standard, et d’en avoir en stock avec livraison
immédiate. Une fois le véhicule reçu au garage, il y avait cette étape de
préparation adaptée au client, installation des accessoires (l’autoradio
chromé). Et peut-être même la vraie naissance du véhicule nous était confiée à
nous, les enfants : chaque élément des pare-chocs inox, des baguettes de
carrosserie, des rétroviseurs et joints de porte, était doublé d’un plastique
collant jaune épais, qu’il s’agissait de dépiauter et d’enlever. Agenouillés
sur le sol noir du garage, nous retirions lambeau à lambeau cette doublure de
plastique de la voiture neuve, et j’en ai encore l’odeur.
Le panonceau s’était fait
désormais un ovale horizontal blanc, avec le double chevron doré au milieu.
L’image persiste du jour où, grandes échelles de bois déployées sur la façade,
on avait procédé au changement. Je revois la caisse de bois dans laquelle il
avait été livré au garage, dans une bourre de paille.
Puis, en 1964, alors que nous
accédons au panonceau de concessionnaire, ces deux grands panneaux émaillés
fluorescents, avec évidemment le double-chevron, et dessous l’indication toute
neuve « Vienne Sud Automobiles ». La nouveauté, c’est que les deux panneaux
seraient installés aux deux entrées de la petite ville, côté Ruffec et côté
Niort. Lorsque nous revenons de Vendée, par la nationale 148, mon père passe
plein phares pour le voir briller, et ça veut dire que nous sommes arrivés.
C’est la ville qui reconnaît notre fonction, et par cela d’ailleurs se constitue
elle-même comme ville.
J’ai du mal à débrouiller, à tant
de décennies en arrière, ce qui reste, ce qu’intérieurement cela implique de
définitif. La notion de marque évacuée pour l’automobile, elle continue de
susciter d’étonnantes batailles pour nos machines numériques (…)
jeudi 4 septembre 2014
lundi 1 septembre 2014
mardi 26 août 2014
"un objet parfaitement magique"
Je crois que l’automobile
est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales
gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue
passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image,
sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle
un objet parfaitement magique.
La nouvelle Citroën
tombe manifestement du ciel dans la mesure où elle se présente
d’abord comme un objet superlatif. Il ne faut pas oublier que
l’objet est le meilleur messager de la surnature: il y a facilement
dans l’objet, à la fois une perfection et une absence d’origine,
une clôture et une brillance, une transformation de la vie en
matière (la matière est bien plus magique que la vie), et pour tout
dire un silence qui appartient à l’ordre du merveilleux. La
«Déesse» a tous les caractères (du moins le public commence-t-il
par les lui prêter unanimement) d’un de ces objets descendus d’un
autre univers, qui ont alimenté la néomanie du XVIIIe siècle et
celle de notre science-fiction: la Déesse est d’abord un nouveau
Nautilus.
C’est pourquoi on
s’intéresse moins en elle à la substance qu’à ses joints. On
sait que le lisse est toujours un attribut de la perfection parce que
son contraire trahit une opération technique et tout humaine
d’ajustement: la tunique du Christ était sans couture, comme les
aéronefs de la science-fiction sont d’un métal sans relais. La DS
19 ne prétend pas au pur nappé, quoique sa forme générale soit
très enveloppée; pourtant ce sont les emboîtements de ses plans
qui intéressent le plus le public: on tâte furieusement la jonction
des vitres, on passe la main dans les larges rigoles de caoutchouc
qui relient la fenêtre arrière à ses entours de nickel. Il y a
dans la DS l’amorce d’une nouvelle phénoménologie de
l’ajustement, comme si l’on passait d’un monde d’éléments
soudés à un monde d’éléments juxtaposés et qui tiennent par la
seule vertu de leur forme merveilleuse, ce qui, bien entendu, est
chargé d’introduire à l’idée d’une nature plus facile.
Quant à la matière
elle-même, il est sûr qu’elle soutient un goût de la légèreté,
au sens magique. Il y a retour à un certain aérodynamisme, nouveau
pourtant dans la mesure où il est moins massif, moins tranchant,
plus étale que celui des premiers temps de cette mode. La vitesse
s’exprime ici dans des signes moins agressifs, moins sportifs,
comme si elle passait d’une forme héroïque à une forme
classique. Cette spiritualisation se lit dans l’importance, le soin
et la matière des surfaces vitrées. La Déesse est visiblement
exaltation de la vitre, et la tôle n’y est qu’une base. Ici, les
vitres ne sont pas fenêtres, ouvertures percées dans la coque
obscure, elles sont grands pans d’air et de vide, ayant le bombage
étalé et la brillance des bulles de savon, la minceur dure d’une
substance plus entomologique que minérale (l’insigne Citroën,
l’insigne fléché, est devenu d’ailleurs insigne ailé, comme si
l’on passait maintenant d’un ordre de la propulsion à un ordre
du mouvement, d’un ordre du moteur à un ordre de l’organisme).
Il s’agit donc d’un
art humanisé, et il se peut que la Déesse marque un changement dans
la mythologie automobile. Jusqu’à présent, la voiture superlative
tenait plutôt du bestiaire de la puissance; elle devient ici à la
fois plus spirituelle et plus objective, et malgré certaines
complaisances néomaniaques (comme le volant vide), la voici plus
ménagère, mieux accordée à cette sublimation de l’ustensilité
que l’on retrouve dans nos arts ménagers contemporains: le tableau
de bord ressemble davantage à l’établi d’une cuisine moderne
qu’à la centrale d’une usine: les minces volets de tôle mate,
ondulée, les petits leviers à boule blanche, les voyants très
simples, la discrétion même de la nickelerie, tout cela signifie
une sorte de contrôle exercé sur le mouvement, conçu désormais
comme confort plus que comme performance. On passe visiblement d’une
alchimie de la vitesse à une gourmandise de la conduite.
Il semble que le public
ait admirablement deviné la nouveauté des thèmes qu’on lui
propose: d’abord sensible au néologisme (toute une campagne de
presse le tenait en alerte depuis des années), il s’efforce très
vite de réintégrer une conduite d’adaptation et d’ustensilité
(« Faut s’y habituer »). Dans les halls d’exposition, la
voiture témoin est visitée avec une application intense, amoureuse:
c’est la grande phase tactile de la découverte, le moment où le
merveilleux visuel va subir l’assaut raisonnant du toucher (car le
toucher est le plus démystificateur de tous les sens, au contraire
de la vue, qui est le plus magique): les tôles, les joints sont
touchés, les rembourrages palpés, les sièges essayés, les portes
caressées, les coussins pelotés; devant le volant, on mime la
conduite avec tout le corps. L’objet est ici totalement prostitué,
approprié: partie du ciel de Metropolis, la Déesse est en un quart
d’heure médiatisée, accomplissant dans cet exorcisme, le
mouvement même de la promotion petite-bourgeoise.
Roland Barthes, 1957,
dans «Mythologies , extrait des Œuvres complètes I, Editions du
Seuil.
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